Le Fictionaute

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Chroniques littéraires, science-fiction et mauvais genres.

China Mieville - "Merfer"

Publié par Victor Montag sur 7 Novembre 2016, 16:00pm

Fantasmagorie ferroviaire

Sous un ciel toxique, à la surface d’un monde dévasté, entre les îlots habitables, s’étend la Merfer, gigantesque réseau de voies ferrées. Les rails couvrent les strates de déchets de cette vieille planète qui a oublié ses âges successifs et se souvient vaguement qu’elle fut une halte pique-nique pour des extraterrestres. Sur et sous la terre empoisonnée grouillent des monstres mutants : lapins carnivores, blaireaux gigantesques, lombrics et mille-pattes géants, rats-taupes nus, et le prédateur ultime, la darboune, taupe colossale.

Shamus Yes ap Soorap a rejoint l’équipage du Mèdes, train taupier qui chasse les darbounes pour leur chair et leur peau. Apprenti médecin, il est surtout fasciné par l’exhume, cette recherche des vestiges du passé agglomérés dans le sol de la Merfer. Dans une épave de train abordée par le Mèdes, Sham trouve une carte mémoire. Les étranges platos (photos) qu’elle contient montrent des lieux et des objets incompréhensibles, dont il décide de comprendre l’origine.

Natacha Picbaie, capitaine du tortillard, conduit inlassablement son équipage en quête de son obsession, sa «philosophie» : Jackie la Nargue, la mythique taupe albinos qui lui a arraché le bras. La découverte de Sham n’arrange pas son agenda, mais elle sait apprécier les ressources de l’apprenti maladroit.

Sur les pistes combinées de la taupe insaisissable et du mystère de la carte mémoire, Sham, Pibaie, et l’équipage du train vont parcourir la Merfer, affronter ses dangers, et rencontrer ceux qui la traversent : marchands, pirates, nomades, exhumeurs, explorateurs et autres vagabonds ferroviaires.

Composé dans une langue truculente, selon un style bavard, volontairement emphatique et contourné, le texte est un feu d’artifice de créativité et d’extravagance. «Merfer» est un roman de science-fiction et de weird fantasy, un récit d’aventure, de chasse au monstre et au trésor, une histoire de pirates, d’apprentissage et d’amitié, mais pas seulement.

Par petites touches savamment distillées, le roman est aussi une introduction à la métafiction à l’usage des plus jeunes. L’écrivain commente son ouvrage et l’évolution de son récit, digresse sur des notions narratives, compare les rails de son histoire et ceux de la Merfer, les déchets du sol et les souvenirs enfouis.

La référence à Moby Dick est explicite. L’ «Achab et sa baleine blanche» de Melville deviennent la «Picbaie (Abacat Naphi  en langue originale) et la taupe ivoire» de Miéville. L’imitation a une visée pédagogique. L’auteur exhume la valeur allégorique et l’intention philosophique du classique littéraire et de son pastiche.

Les «philosophies» sont des sortes d’idéologies maniaques qui hantent certains capitaines, qui pensent que certaines proies ont un sens, qu’elles veulent leur dire quelque chose : elles leur parlent de volonté, de futilité, de ténacité, de doute, de préjugé. L’animal conduit l’homme sur le chemin de la découverte de vérité : le chasseur apprend à se connaitre et sa révélation intime débouche sur la compréhension du monde.

Conçu pour les adolescents, prix Locus «jeunes adultes»2013, «Merfer» offre aux adultes une escapade baroque et pittoresque, un moment de lecture jubilatoire qui soutient la comparaison avec le reste de l’œuvre de cet auteur surdoué.

«Merfer», roman de China Miéville

Fleuve Noir, Collection Outre Fleuve, 2016

 

Lire aussi : «Kraken» de China Mieville

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