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Le Fictionaute

Le Fictionaute

Chroniques littéraires, science-fiction et mauvais genres.

Norman Spinrad "Il est parmi nous"

Publié par Victor Montag sur 19 Juin 2009, 10:00am

Fayard
2009





Qui marche parmi nous?
C'est d'abord une anecdote éditoriale comme on les aime.
Un roman égaré sur les chemins insondables des priorités de l'industrie du livre, et comme sauvé des eaux par un bon génie.

Ecrit entre 1994 et 1998, refusé par les éditeurs américains, publié en eBook en 2002 et traduit en allemand la même année, "He walked among us" de Norman Spinrad n'était pour les francophones qu'une rumeur dont l'écho nous était parvenu dans un article de Sylvie Denis (Bifrost n°25). C'est à cette dernière et à son complice Roland C. Wagner que l'on doit la traduction d'une version élaguée de l'original, sous le titre "Il est parmi nous". Pour parfaire sa légende future, vous trouverez ce roman de SF (ou pas !), traitant entre autre de la SF comme phénomène culturel et marchand, non au rayon science-fiction, mais dans une collection de littérature étrangère chez Fayard !

Le synopsis est limpide . Ralf, un comique miteux dont le numéro consiste à prétendre venir du futur, est repéré par Texas Jimmy Balaban, un agent de seconde zone. Aidé par un écrivain de science-fiction et une coach mystique, Balaban recadre le personnage pour l'adapter à un format de talk-show télévisé et le lance en pâture aux téléspectateurs d'un network californien. L'émission connaît des hauts et des bas, mais les produits dérivés se vendent bien, et un fan-club de Ralffies émerges des entrailles du fandom de sci-fi américain. En parallèle, Foxy Loxy, une toxico ravagée, s'essaie au crack et commence à entendre des voix de rats robots du futur dans sa tête.

Ralf et Loxy sont-ils dingues? Est-ce un roman de SF ou la chronique hallucinée de deux échappés de l'asile? C'est là toute la question. Mais si c'est le point aveugle de l'intrigue du roman, qui ne sera d'ailleurs jamais totalement dévoilé, l'énigme cache la véritable problématique du discours du roman.

Ralf prétend venir d'un avenir dévasté où la Terre, saccagée par la Bande de Macaques, est un cailloux mort sur lequel agonisent les derniers humains, cloîtrés dans des centres commerciaux climatisés. Envoyé comme une bouteille à la mer temporelle, le comique du futur a un message simple pour l'humanité : continuez comme ça, empoisonnez l'atmosphère, polluez les océans, détruisez les forêts, reproduisez-vous, entretuez-vous et organisez des funérailles pour la race du singe pensant !

L'important n'est pas de savoir si Ralf vient du futur, s'il est l'incarnation mystique de l'esprit du temps ou s'il est sous le coup d'une crise psychotique mythomaniaque et paranoïaque. Ce qui compte, c'est d'entendre ce qu'il dit, et de comprendre en quoi son discours agit. Tous les personnages à son contact vont subir une mutation. L'agent, l'écrivain et la mystique, qui ont chacun une vision différente de Railf, culpabilisent un peu à l'idée d'exploiter un pauvre type pour nourir la télévision et se faire du fric. Mais à mesure que passent les émissions, des portes insoupçonnées vont s'ouvrir à nos protagonistes : et si tout ce cirque médiatique était inconsciemment au service du comique et de son message?

Cet épais roman, parfois un peu répétitif et hypnotique, livre une parole à plusieurs niveaux :
- il ya la couche de la comédie, qui met en scène des acteurs du monde de la SF, auteurs, lecteurs et fans, dans une satire cruelle et cynique d'un milieu pourri par ses enjeux mercantiles (le critique du Monde semble s'être arrêté à cet aspect du texte)
- il y a la triple couche de lecture du mystère de Ralf, celle de la SF (il vient du futur), celle du new-age et de la fantasy (c'est une puissance incarnée), et celle de monsieur tout-le-monde (il est cinglé), qui offre une belle confrontation entre des transcendances contemporaines dont on découvrira qu'elles sont moins stupides qu'on veut bien le croire, et qu'elles pourraient jouer un rôle dans le destin de l'humanité
- il ya enfin la voix de Norman Spinrad, qui propose sa vision de la "crise de transformation" comme lecture des défis du monde d'aujourd'hui : la Terre est un vaisseau que l'on peut choisir de piloter ou de laisser aller dans le mur. Comme il le dit dans un long article :"nous vivons la période la plus critique de l'histoire de l'humanité, (...) de l'évolution de la vie sur Terre". Seule une "transformation morale et spirituelle" de l'homme serait à même de lui garantir un futur viable.

"Il est parmi nous"? Ralf est parmi nous, le futur marche à nos côtés, et la transformation est là, à portée de la main. Ce roman de Spinrad, pour son histoire, pour son ambiition, pour sa virtuosité et pour son humour, est à lire d'urgence. Demain, il sera trop tard.


une version courte de cet article est paru dans le Républicain Lorrain le 26 avril 2009
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