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La femme qui murmurait à l'oreille des applications
Verity Jane gagne sa vie grâce à un talent unique. Elle est l'app-whisperer, l'utilisatrice ultime : sans connaissance particulière en informatique, elle est naturellement douée d'une affinité avec l'usage d'une application ou d'un logiciel. Elle en saisit intuitivement les qualités et les défauts, comme un concentré de retours-clients anticipé.
État limite
Verity est à l'orée d'un nouveau chapitre de sa vie. Elle reprend une activité après sa rupture avec un milliardaire de la Silicon Valley. Elle vient de signer un contrat et un NDA avec Tulpagenics, une obscure startup, filiale de l'entreprise de jeux vidéo Cursion. On lui a confié un nouveau produit expérimental au matériel minimaliste : une paire de lunettes, un kit main-libre et un téléphone. L'appareil s'avère être une interface de communication en réalité augmentée avec une certaine Eunice, qui prétend être une intelligence artificielle...
Seconde itération
"Agency" n'est ni une suite ni un antépisode (prequel) du roman "Périphériques" de William Gibson, ou alors les deux à la fois. Et pour cause, puisqu'il y est de nouveau question de l'interaction virtuelle entre deux lignes temporelles de deux univers parents mais distincts. On retrouve la structure, le moteur narratif et une partie des personnages du premier tome de ce qui sera sans doute un triptyque romanesque.
Jackpot
Au début du XXIIe siècle, le Jackpot, lente apocalypse multi causale, a laissé survivre un monde privé de plus des trois quart de l'humanité. Certains des kleptocrates qui le dirigent ont découvert une mystérieuse technologie qui leur permet d'échanger des informations avec leur passé et de communiquer de manière virtuelle, via des périphériques, drones ou corps d'emprunts. Mais l'interaction transforme immédiatement le passé et le fait bifurquer sur une nouvelle ligne temporelle, dans un univers parallèle.
Nouveau "fragment"
"Agency" remet en scène Wilf Netherton, l'attaché de presse londonien, en 2136. Employé par l'inspectrice Lowbeer, il œuvre avec elle à corriger les perturbations irresponsables provoquées dans les embranchements temporels. Wilf communique désormais avec un nouveau "fragment", le monde de Verity à San Francisco en 2017. Initié en 2015 par un kleptocrate sadique, il est menacé par l'imminence d'une guerre nucléaire.
Une fuite assistée
Dans ce nouvel opus, il est donc question d'IA, comme un retour aux sources pour l'auteur du Neuromancien. Eunice est un bébé IA émergent. "Agency" raconte sa rencontre avec Verity, sa tentative de fuite et la traque impitoyable des témoins de son existence menée par Cursion. La course poursuite sert de fil narratif, vue alternativement par le yeux de Verity en 2017 et ceux de Wilf en 2136, présent par le biais d'un drone. Un réseau d'amis recrutés par Eunice protège Verity, tandis que via le drone, plusieurs personnages de 2136 viennent observer et conseiller la fugitive. Avec en guest star Conner Penske, personnage du "fragment" de Flynne du roman "Périphérique" !
Virtuosité et perplexité
La lecture de ce second tome est un plaisir renouvelé. Le style impeccable de l'auteur y est pour beaucoup. Les personnages gagnent une profondeur qu'ils n'avaient pas dans "Périphériques", leur humanité ordinaire tranchant avec l'extraordinaire histoire dont ils sont les protagonistes.
Comme toujours, la machine à idées de William Gibson fonctionne à merveille. "Agency" regorge de trouvailles et de propositions originales, parmi lesquelles :
- le métier de Verity, "app-whisperer"
- l'idée du Jackpot, désastre progressif
- le "voyage" temporel qui n'en est pas un
- la cohabitation d'observateurs dans un drone
- l'élection d'Hillary Clinton dans le fragment 2017
- les inventions technologiques de 2136
- la notion de Zones à Domination Concurentielles
- la kleptocratie surveillée comme système idéal pour ces ZDC
- le concept de "personal agency" (agentivité)
Mais la plupart de ces idées affleurent à peine à la surface du texte, jetées en pâture à l'imagination du lecteur, laissant deviner un gisement qui ne sera jamais exploité. Cette technique suggestive, qui fonctionne dans le format court de la poésie, est terriblement frustrante sur la longueur romanesque.
Comme dans "Périphériques", la conclusion du roman révèle l'incroyable indigence d'une intrigue qui se joue quasiment à l'insu des personnages. Au point que la capacité à agir sur le monde, l'agentivité qui donne son titre au roman, semble strictement réservée, en coulisse, à l'intelligence artificielle. Est-ce le sous-texte du roman ? Les humains englués dans le déterminisme d'un système paralysé par ses contradictions sont-ils devenus incapable d'influencer le cours des choses ? La solution viendra t'elle de la singularité, d'une agentivité artificielle détachée de ces contraintes ?
Je reste perplexe, agacé et déçu. Je continue d'y revenir et d'y repenser, incapable de déterminer la valeur de ce roman et son prédécesseur, la place qu'il prendra dans ma bibliothèque subjective. Peut-être que quelque chose m'a échappé, une synthèse "lost in translation", un éclairage qui ne viendra qu'avec le troisième ouvrage promis par l'auteur ? A suivre donc....
"Agency", roman de William Gibson
Traduction de Laurent Queyssi
Le Diable Vauvert 2021
Lire un extrait
Au 22 e siècle, à Londres, Wilf Netherton et sa patronne, l'énigmatique Ainsley Lowbeer peuvent étudier et, sous certaines conditions, communiquer avec des " fragments ", des univers parallèle...
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