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Le Fictionaute

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Chroniques littéraires, science-fiction et mauvais genres.

Greg Bear - La Cité à la Fin des Temps

Publié par Victor Montag sur 28 Mars 2011, 16:10pm

 

Bragelonne 

2011 



Terminus ! 

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Amis de la complexité, bonsoir !

Si la spéculation sur l'avenir et la fin de l'univers vous inspire, si la question de la nature de la réalité vous obsède, si vous savez distinguer univers parallèles et lignes de destins, si le rôle de l'observateur dans l'effondrement des probabilités vous est familier, et si vous êtes un brin familier des mythologies grecques et indiennes, ce livre est fait pour vous. "La Cité à la Fin des Temps" de Greg Bear va vous titiller les neurones et, comme le dit Stephen King "ouvrira des portes dans votre esprit".

 

A la fin des temps, dans 1014 années, l'univers est dévoré par une force naturelle mystérieuse, le Typhon. Ce dernier ne "détruit" pas la réalité, mais l'amalgame dans une ignoble forme de non-être que faute de comprendre on appelle le chaos. Toute la réalité? Non, une minuscule enclave, la Kalpa(1), résiste. Y survivent les derniers représentants de l'humanité, parmi lesquels on distingue Popybiblios le Bibliothécaire, maître de la cité, les Eidolons ("image" en grec) constitués de matière noötique(2) ("contrat passé entre l'espace, le destin et deux aspects du temps sur sept"), des posthumains demeurés sous forme primordiale (les Grands, soigneurs ou modeleurs), et des créatures, humains reconstitués par les modeleurs d'après l'idée que se font les Eidolons de l'homme originel, et bichonnés par les soigneurs à des fins intrigantes : ils semblent être les seuls à pouvoirs traverser le chaos à la recherche d'une hypothétique seconde cité préservée, Natajara.

De nos jours (approximativement 1010 ans après la naissance de l'univers) à Seattle, on peut lire dans le journal une annonce énigmatique : "Rêvez-vous d'une cité à la fin des temps?". Ginny et Jack, deux vagabonds perdus, sont de ceux qui rêvent en effet de la Kalpa : ils se projettent dans le corps et l'esprit de Tidba et Jebrassy, deux créatures de la ville terminale. Ce sont aussi des "changeurs de destin" qui choisissent intuitivement parmi les possibles et sautent d'une ligne-monde à l'autre, nantis de leurs "messagers" (traduction de "sum-runners"), des pierres qu'ils tiennent de leurs parents et qu'ils ne perdent jamais. Daniel, lui, ne rêve pas. Plus qu'un "changeur de destin", c'est un sauteur alternatif qui gambade d'un univers parallèle à l'autre, se projettant dans diverses versions de lui-même ou dans le corps d'étrangers. Il possède deux "messagers". Tous trois sont la proie de chasseurs, dont l'affreux Glaucous, employé de la Princesse de Craie, entité terrifiante indéfinie qui semble raffoler des "sum-runners".

A mesure que Typhon progresse il ne se contente plus de l'univers à sa fin, mais commence à dévorer le passé. L'ensemble des lignes-monde s'étiole et le temps se contracte jusqu'à ne plus laisser que deux oasis de la réalité : la Kalpa et un hangar de Seattle protégé par les "messagers" et une immense bibliothèque. Ginny, Jack, Daniel, Tiabda et Jebrassy sauveront-ils la réalité? Y a t-il seulement une réalité à sauver, ou le roman n'est-il que le chant funèbre de l'inexorable destin du monde?



(attention, ce qui suit dévoile une partie de l'intrigue)

"La Cité à la Fin des Temps" est un objet littéraire complexe. Au moins trois de ses aspects, complémentaires, font de ce texte un candidat au titre de chef d'oeuvre : son appartenance à un genre, sa structure narrative et son propos véritable.

GENRE

Sa triple appartenance à la SF, au fantastique et à la cosmogonie mythologique, procède d'une volonté que résume la phrase de Clarke : "toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie". Greg Bear entend traiter un sujet de SF (la fin de l'univers) tellement éloigné dans le temps (1014, càd cent billions d'années) que l'idée qu'un humain actuel (le lecteur) puisse comprendre quelque chose aux formes d'intelligence et aux technologies en jeu est stupide. Ces personnages, à l'image du lecteur, sont donc tout aussi incapables d'appréhender la réalité par le truchement d'une explication rationnelle : Ginny, Jack, Daniel, Glaucous, Bidwell et les Sorcières d'Eastlake sont (à priori) des humains d'aujourd'hui. Tidba, Jebrassy, ainsi que Ghentun (à l'origine simples soigneurs) appartiennet certes à l'époque terminale, mais les connaissances des Eidolons leurs sont interdites.

C'est ainsi que la quasi totalité de l'histoire est perçue à travers les yeux de personnages inadaptés aux réalités futures qui sont contraints d'adopter un autre système de référence. Nous naviguons donc principalement dans un univers fantastique où il est question de créatures, de Princesse de Craie, de pierres magiques et de destinée. Mais pour mettre à mal ce masque fantastique et rappeller au lecteur qu'il évolue dans une histoire de SF, Greg Bear dépose ça et là de précieux chapitres ou paragraphes pédagogiques. Par l'entremise des bribes de savoir de Genthun, avec une chronologie historique de l'univers (chap.7 p 39-45), lors de l'évocation lapidaire de l'évolution des posthumains (Ashurs bosoniques, Kanjurs mésoniques, Devas quarks et Eidolon noötiques - p.190) ensuite par l'intermédiaire des lectures de Tiadba de l'histoire de Sangmer et Ishanaxade, puis par les le biais des révélations de Polybiblios à Jebrassy et Ghentun à la fin du roman.

Il n'empêche qu'en choisissant pour thème l'histoire et la fin de l'univers, l'auteur ne peut échapper à des question métaphysiques que même les Eidolons ne savent résoudre : la nature de Typhon, de Mnémosyne, d'Ishanaxade et enfin celle du Dormeur. Là où les Eidolons sont des humains divinités par leurs science, ces entités ne sont pas appréhendables rationnellement, ne serait-ce que par l'auteur lui-même ! Alors, le récit SF masqué de fantastique se révèle cosmogonique et mythologique, délaissant science t lmagie pour d'authentiques figures transcendantales.



STRUCTURE

La structure narrative s'en trouve influencée avec la nécessité à la fois d'alterner le vécu des personnages (mode fantastique), l'évolution de la compréhension de l'histoire (mode SF) et l'installation du contexte cosmogonique qui conduit l'intrigue (mode mythologique). La contrainte et la complexité de la structure du txte ne s'arrête pas là. Le récit, par l'alternance des deux époques(1014 et 1010), est aussi une mise en scène du mouvement que le chaos impose à l'univers mourrant : les deux pôles se rapprochent au gré de la contraction de l'espace-temps, jusqu'à finir par n'en former plus qu'un. Le texte lui-même semble obéir à l'influence du chaos.



PROPOS

Rien de tout cela n'est gratuit. Le propos de Greg Bear, en écrivant un livre sur la fin des temps, au moyen de la magie, de la science et d'une transcendance mythologique, est de proposer un dévoilement de la réalité, résumé par la phrase finale : "Au commencement était le Verbe". L'auteur dit dans une entrevue à propos de ce roman ; "les implications métaphysique d'une bibliothèque universelle m'ont toujours fasciné". Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Si les "sum-runners se révèlent être des artefacts Shens, si la Babel est une création du Bibliothécaire, les LIVRES (et les chats) sont peut-être les véritables protagonistes du récit : ils sont au coeur de la possibilité d'existence des histoires des hommes, et les hommes, comme observateurs, sont la condition d'existence du réel. Mnémosyne et Ishanaxade perdent leur transcendance, jusqu'au Typhon qui de divinité, devient phénomème : la corruption de la mémoire, l'oubli. Comme Borges avant lui, Greg Bear remet les choses dans l'ordre : la littérature n'est pas un témoin du réel, pas plus que l'homme n'est un simple témoin du monde qui l'entoure, perdu dans un étant hostile. Au contraire, la littéraure comme mémoire perpétuée est la source de la réalité, comme l'homme est le gardien de l'être et fait exister le monde qui l'entoure.

Avec ce dernier élément de lecture, on voit le quatrième mouvement du récit recréer une unité fondamentale : magie, science et transcendance se fondent dans une vison philosophique et littéraire, dans laquel l'homme et ses mots redeviennent le centre de la réalité et acquièrent une magnificience cosmique inoubliable.

 

1 - unité de temps (http://fr.wikipedia.org/wiki/Kalpa)

2 - inspiré de Pierre Teilhard de Chardin (http://fr.wikipedia.org/wiki/Noosph%C3%A8re)

 

JBD

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