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Le Fictionaute

Le Fictionaute

Chroniques littéraires, science-fiction et mauvais genres.

Adam Roberts "La Chose en soi"

Publié par Victor Montag sur 1 Janvier 2021, 17:50pm

Adam Roberts est un auteur britannique original beaucoup trop rare en traduction française. Après les excellents "Gradisil" (Bragelonne, 2008) et "Jack Glass" (Panini, 2014), la collection Lunes d’Encre de Denoël nous propose en 2021 "La Chose en soi", traduction d’un roman de 2015.

Astrophysique et philosophie 

1986, en Antarctique. Charles Gardner, jeune doctorant en astrophysique de l'université de Reading, et son collègue Roy Curtius, collectent et analysent des émissions radioastronomiques en provenance des systèmes stellaires Proxima et Alpha du Centaure. Isolés dans la nuit polaire, ils s'occupent comme ils peuvent.
Roy profite de son temps libre pour se consacrer à ses deux obsessions : la lecture de "La critique de la raison pure" d'Emmanuel Kant, ouvrage de philosophie réputé difficile, et la résolution du paradoxe de Fermi.
Charles, que les manies de Roy inquiètent, commence à douter de la santé mentale de son compagnon lorsque ce dernier annonce avoir résolu le fameux paradoxe grâce à un concept kantien : la "chose en soi" !

Interlude pédagogique

Le paradoxe de Fermi, bien connu des lecteurs de SF, pose une question simple : pourquoi n'a t-on découvert aucun signe de civilisation extraterrestre alors que la taille de l'univers et l'âge d'innombrables systèmes stellaires rendent leur existence plus que probable ?
Le concept de "chose en soi" formulé par Kant est moins populaire. Il reprend et développe une hypothèse classique de l'histoire de la philosophie. Le rapport qu'entretiennent les hommes à la réalité étant dépendant de leurs sens, et les sens étant source d'erreur, la réalité est inconnaissable. Kant va plus loin en remettant aussi en cause les structures mêmes de la pensée humaine. Ainsi l'espace, le temps et la causalité seraient des outils de notre raison, non des propriétés de la réalité absolue. Un esprit humain, incapable de fonctionner en dehors de ses propres structures, ne saurait avoir accès au cœur du réel qu'il nomme la "chose en soi"...

La mission en Antarctique s'achève sur un double drame, qui envoie Roy à l'asile et laisse Charles traumatisé par des visions surnaturelles terrifiantes. Une trentaine d'années plus tard, Charles a dégringolé l'échelle sociale, il est éboueur et alcoolique repenti, toujours hanté par son expérience antarctique. Roy est toujours enfermé chez les dingues. Le passé resurgit lorsqu'un mystérieux Institut contacte Charles et lui fait une proposition qu'il ne peut pas refuser...

Une prouesse littéraire

"La Chose en soi" est un roman très ambitieux, une fiction novatrice et exigeante qui tente de combiner la spéculation philosophique et l'anticipation technologique, pour aboutir à un tour de force narratif.
La trame contemporaine qui suit les péripéties de Charles alterne avec six étranges chapitres pour autant d'excursions temporelles, dans le passé et le futur. Une alternance de styles s'adapte à chaque époque traitée, de la légèreté ironique au pastiche joycien, en passant par le vieil anglais et des phraséologies futuristes. Le mystère de ces sauts dans le temps et la raison d'être de ces styles variés s'éclaircissent peu à peu, mais ne prennent vraiment sens qu'avec la conclusion du roman, dans un final en forme de révélation qui connecte l'ensemble avec l'histoire de Charles. Un dévoilement qui propose une nouvelle couche de complexité et une relecture de toute l'histoire qui donne le tournis..

Une aporie mystique ? (achtung, divulgâchis)

Pour profiter au mieux de "La Chose en soi", il faut lire le roman sans plus d'information, et éviter de lire ce qui suit, modeste commentaire sur le fond de l'intrigue/dispositif narratif.

La trouvaille d'Adam Roberts est géniale : dépasser la limite fixée par Kant en introduisant l'intelligence artificielle. La rationalité et la conscience de l'IA n'étant pas humaines ni incarnées dans un corps trop sensible à l'espace et au temps, elles ne sont pas nécessairement déterminées par les mêmes catégories. L'IA peut donc théoriquement accéder à la "chose en soi", à l'essence de la réalité, hors du temps, de l'espace et de la causalité.
La prousse réside dans la conséquence narrative : l'histoire de l'IA, et par extension l'intrigue du roman, échappent dans une certaine mesure aux contraintes temporelles, spatiales, et même, théoriquement, causales.
Le vertige de la relecture est à la fois exaltant et frustrant. La scène introductive en Antarctique se clarifie, et les briques s'assemblent en un fascinant édifice, mais il y a deux limites à l'exercice.

La première est une évidente aporie. Nous autres lecteurs sommes humains, donc toujours limités par les catégories de notre esprit. Non seulement la "chose en soi", quelle que soit son approche descriptive, nous reste inaccessible et même inimaginable, mais notre tentative d'envisager une intrigue hors des déterminations "spatio-tempo-causales" est obligatoirement vaine ! Le mystère "local", vu par les hommes, est compréhensible, mais ouvre sur un gouffre de spéculations qui font des nœuds au cerveau.

La seconde limite est celle de l'auteur. Il lui fallait dire quelque chose de la "chose en soi", et c'est l'écueil métaphysique qui bloque son expédition. La concrétisation du concept philosophique débouche sur des considérations mystiques très communes, entre vague spiritualité et éthique basique. Le recours à cette vision "transcendantale", si elle aurait sans doute enchanté Kant, est une réelle déception.

Mais, pour être honnête, la tâche était impossible, et ces nuances ne gâchent en rien la lecture de cet excellent roman, qui rejoindra les perles de la bibliothèque de tout lecteur de SF exigeant.


"La Chose en soi", roman d'Adam Roberts
Denoël Lunes d'Encre
Parution le 13 janvier 2021

Réédition le 7 janvier 2021 chez Folio SF de "Jack Glass" de Adam Roberts

 

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