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Le Fictionaute

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Chroniques littéraires, science-fiction et mauvais genres.

Al Robertson - "Station : La chute"

Publié par Victor Montag sur 18 Janvier 2018, 16:00pm

Cyber-polar 2.0

 

Futur sombre, tour d’horizon. La Terre, dévastée par une guerre, a été abandonnée. Ce qu’il reste d’humains physiques vit sur Station, un astéroïde aménagé, construit et administré par le Panthéon, groupe de puissantes IA (intelligences artificielles), ultime incarnation des multinationales terrestres. Dans presque tout le reste du système solaire règne la Totalité, une organisation d’IA rebelles distribuées en esprit de ruche.

 

Sur Station, les hommes sont en permanence connectés à la Trame, un réseau qui mêle réalité virtuelle et augmentée. La technologie permet de « ressusciter » les défunts sous la forme de Revenants, avatar numériques obtenus en compilant toutes les traces qu’ils ont laissé dans la Trame. Chaque personne est affiliée à l'un des dieux du Panthéon : Kingdom, East, La Rose, Sandal, les Jumeaux ou Grey le récemment déchu.

 

Il y a sept ans, la Guerre Logicielle a opposé le Panthéon et la Totalité. Jack Forster, qui était comptable commissaire aux comptes, s'est retrouvé inexplicablement envoyé au front par Grey, son protecteur. On lui  a greffé une Marionnette, une IA de combat logiciel, nommée Fist, et on l'envoie détruire les intelligences de la Totalité. Mais Jack finit par déserter et se rendre à l'ennemi. Après la guerre, il est enfermé sur Callisto, accusé de trahison.

 

Le roman commence avec le triste retour de Jack sur Station. Il ne lui reste que quelques mois à vivre et son protecteur, accusé de terrorisme, est déchu. Il est déconnecté de la Trame et, pour des questions de dettes et de droits, il est condamné à voir Fist, sa Marionnette, hériter de son corps après sa mort ! Malgré tout, il veut revoir ses parents et la femme qu'il aime,  et surtout mener à son terme sa dernière enquête, interrompue par la guerre...

 

L'investigation de Jack conduit le lecteur dans tous les coins de Station, dévoilant un monde exotique et familier. La Station toute entière est une anticipation critique du capitalisme connecté vers lequel notre monde s'achemine. Les humains sont infantilisés, gorgés de publicité et d'illusions digitales. Plus rien ne leur appartient, tout est sous contrat avec ces dieux auxquels ils vouent un culte et sans lesquels ils sont perdus. Plus rien n'est vraiment réel, jusqu'aux expériences sensorielles produites par la Trame.

 

Les découvertes de Jack, qui lui attirent de puissants ennemis, reconstituent une histoire qui finit par mettre en rapport le passé de Jack, les origines de la guerre, et les secrets des dieux. L'intrigue est solide, l'enquête bien construite, alternant rencontres, moments de vie, émotions, galères et violentes confrontations

 

Le moteur du roman est le thème de l'intelligence artificielle. Al Robertson propose une synthèse assez complexe de l'héritage cyberpunk, de ses avatars plus récents, et des développements issus du transhumanisme. Le roman met en scène de nombreux types d'IAs. Depuis les Revenants fragmentaires et prisonniers des volontés des vivants, jusqu'aux tout puissants dieux et à la conscience unique de la Totalité, en passant par les Marionnettes, c'est tout le spectre de la conscience sans support qui est parcouru.

 

Le questionnement qui traverse le roman est assez classique : la nature de l'être humain, les rapports de la conscience et du corps, la frontière entre le vivant et l'artificiel, le statut social et éthique d'intelligences non incarnées, et le destin de l'humanité dans l'espace. Si l'auteur résume bien les enjeux, aucune proposition originale n'émerge vraiment : «Les frontières sont devenues carrément floues, ces derniers temps. Il y a tellement de façons d'exister... C'est ce qu'il faut retenir de ce que nous avons traversé, j'imagine.» conclue Jack. Un peu léger.

 

Cette nuance mise à part, le premier roman d'Al Robertson, ouverture d'une série qui compte déjà deux tomes, est résolument une franche réussite. «Station : La Chute» est un excellent polar hardboiled moite et blafard, dans un environnement new-space-opera crédible et glacial, doublé d'une couche de réalité cyberpunk inspirée. Al Robertson nous accroche résolument dans son futur impitoyable, qu'on est impatient d'arpenter à nouveau.

«Station : La chute», roman d'Al Robertson
Traduit de l'anglais par Florence Dolisi
Illustration de Manchu
Editions Denoël Lunes d'Encre janvier 2018

Lire l'avis de Lecture 42
Lire l'avis de Gromovar

Illustration de Manchu pour la couverture de «Station : La chute», roman d'Al Robertson

Illustration de Manchu pour la couverture de «Station : La chute», roman d'Al Robertson

Couverture de l'édition originale du roman «Crashing Heavens» chez Gollancz

Couverture de l'édition originale du roman «Crashing Heavens» chez Gollancz

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