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Le Fictionaute

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Chroniques littéraires, science-fiction et mauvais genres.

Léo Henry et Stéphane Perger - "Point du Jour"

Publié par Victor Montag sur 8 Juillet 2017, 13:35pm

Approche bibliographique

Point du Jour est un univers imaginaire cohérent, qui prend vie dans les nouvelles de Léo Henry et les illustrations de Stéphane Perger. Initié par les nouvelles «Down There By The Train» (Angle Mort 2013) et «Au carrefour agenouillé» (recueil «Le diable est au piano» La Volte 2013), le monde s’est étoffé avec quatre nouvelles par email «All of me» (2013), «Delia Gone» (2014), «Dark Was the Night» (2015) et «Chanson pour l’homme inquiet» (2016), ainsi que la nouvelle «Jersey Girl» (Revue Secousse n°12 2014). Ce corpus, augmenté d'une longue novella, «La Ballade de Gin & Bobi», et de deux autres textes inédits, «Le Bon Dieu n'est pas gentil» et «Alvorada», devient aux Editions Scylla un magnifique recueil.

Approche hiérarchique

«Point du Jour» est aussi une grande histoire dont les nouvelles sont autant de chapitres. Trois ordres de lecture sont suggérés. Celui de la table des matières (le cours des pages, choix de l'auteur), celui de la collation (chronologie de la livraison), et celui de la narration (chronologie de l'histoire). Ayant déjà lu les nouvelles par email comme vous tous (comment ça, non ?), et celle d'Angle Mort, j'ai choisi le dernier.

Approche récapitulative (avec embryons de spoilers attention)

«Alvorada» introduit Maryjane, qui quitte son faubourg, découvre l'en-ville de Point du Jour et devient une artiste. «Down There By The Train» injecte dans l'histoire celui qui ne s'appelle pas encore Ishmaël, et examine sa tribu de rats aux moeurs horribles qui justifient son désir de partir. Dans «Le Bon Dieu n'est pas gentil», Ishmaël n'a toujours pas de nom, il court et cherche un refuge qui se refuse à lui, et rencontre/réanime celle qui ne s'appelle pas encore Bobi dans la décharge de robots. Gin, de la tribu des lombrics, apparaît dans «Jersey Girl», tombe amoureuse, et, coeur brisé et corps violenté, s'en va découvrir le monde, sans savoir qu'elle porte déjà un autre personnage. «Au carrefour agenouillé», Bobi et Ishmaël cherchent un trésor, trouvent une Rose, Bobi reste et Ishmaël prend le bus. Dans «La Ballade de Gin et Bobi», Ishmaël chante à la tribu des baleines le voyage de Gin et Bobi, la naissance de Max, la rencontre avec Maryjane, le sauvetage de Double Brasse prisonnier des rats-taupes et la reconfiguration de Bobi, tandis qu'une ellipse terminale suggère une fin à l'histoire. «Delia Gone» retrouve Bobi des mois plus tard, à la colle avec un assassin et le fantôme de sa victime. Celui qui, dans «Dark Was The Night», traque les lamproies et les anguilles magnétiques migratoires, n'a pas de nom. Double Brasse arrive au bout de son chemin dans «Une chanson pour l'homme inquiet». «All Of Me» évoque enfin un parasite anonyme qui squatte une termitiere.

Approche environnementale

Point du Jour est une ville, un pays, un continent, un monde, qui n'existe que dans les esprits (des auteurs, des personnages, des lecteurs; mais rien n'existe en dehors des esprits). Tout y est familier et tragique, c'est un cauchemar ou un monde d'après, les espaces urbains sont déserts, engloutis ou enterrés, reste une skyline et des ruines, des marécages, des morceaux de civilisation abandonnés, une décharge de robots, mais quand même des bars et des Heartbreak Hotel. Le temps n'est plus fiable, le soleil peut rester des jours dans le ciel. Point du Jour ne demeure un monde, peut-être, que pour ceux qui y vivent.

Approche éthologique

A la surface et sous Point du Jour, il y a de la vie. Il y a encore des hommes d'avant, mais surtout leurs nouvelles hybridations, des animaux. Ils vivent en tribu et adoptent des moeurs et des rites obscurs, inspirés d'un animal qu'ils deviennent. Sans pour autant cesser de parler (il faut raconter). Il y a des araignées, des guêpes, des lombrics, des baleines, des rats-taupes, des lamproies, des perches, toute une ménagerie. Ceux qui vivent l'histoire sont ceux qui s'échappent.

Approche musicale et narratologique

Les petits malins ont déjà remarqué que nombre de titres de nouvelles sont inspirés de titres de chansons. Tous, en fait, et la playlist en annexe précise les choses. «Point du Jour» est une chanson dont les personnages chantent des histoires de personnages qui racontent d'autres histoires. Un rhizome musical et narratif, un labyrinthe de fragments de ritournelles, où chaque protagoniste est à son tour conteur et conté. Vous aussi, vous et moi, nous sommes dedans (cherchez bien), et, le livre fermé, nous chantons toujours. "Bientôt, ils posséderont le récit en entier, pourront le compléter librement, ne devront rien de plus aux goûts du narrateur. Une fois l'histoire achevée, ils pourront la balancer ou la garder dans un coin pour y revenir plus tard", dixit Ishmaël.

Approche subjective

Point du Jour est un envoûtement. La ville-monde colonise les esprits par petites touches, nouvelle après nouvelle, fragment après fragment, magnifiée par les images de Stéphane Perger. Une contamination poétique qui rappelle le New Weird de Vandermeer, avec une audace stylistique digne de l'éphémère groupe Limite (on pense à Barberi). Léo Henry, toujours, expérimente et cherche des chemins nouveaux vers une science-fiction plus littéraire, une littérature plus onirique. Point du Jour est une célébration de la vie, une récapitulation inquiète d'un univers insaisissable, si ce n'est à travers l'amour : "il faut tout aimer de ce que l'on reçoit; les péripéties, les drames, les gens, les souvenirs et le grain ineffable de la lumière qui tombe alentour".

 

«Point du Jour», recueil de nouvelles, écrit par Léo Henry, illustré par Stéphane Perger, aux Éditions Scylla, juin 2017

Lire aussi "La Panse" de Léo Henry

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