Le Fictionaute

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Chroniques littéraires, science-fiction et mauvais genres.

Robert Charles Wilson - " La Cité du Futur"

Publié par Victor Montag sur 22 Mai 2017, 11:49am

La machine à paravoyager dans le temps

1873. Jesse Cullum, ancien videur d'un bordel de Los Angeles qui fuit un passé traumatique, est expulsé du train dans lequel il voyageait clandestinement dans la soute à bagage. Perdu sur les plaines de l'Illinois à l'ouest de Chicago, il quémande de la nourriture sur le site d'un chantier et se voit proposer un travail : participer à la fin de la construction de Futurity, la cité du futur.

August Kemp, l'employeur de Jesse, est un promoteur venu du XXIe siècle. Sous les tours jumelles en chantier de Futurity se niche le Miroir, une machine à paravoyager dans le temps, plus exactement à "déplacer de la matière dans un espace de Hilbert ontologique". Le XXIIe siècle de Kemp n'est pas le futur de Jesse, mais celui d'un univers parallèle... Aucun paradoxe temporel n'étant à craindre, les paravoyageurs ne se cachent pas. Dans la Tour nº1, des touristes temporels viennent, à prix d'or, visiter un passé identique au leur. Dans la Tour nº2, les "locaux" ont droit, eux aussi moyennant une fortune, à un prudent panorama d'un futur possible et peuvent même faire un tour en hélicoptère ! Kemp et son agence de voyage paratemporelle sont là pour cinq ans, après quoi ils s'en iront et fermeront le Miroir, léguant leurs installations aux locaux.

En 1876, Jesse est l'un des plus anciens employés de Futurity. Affecté à la sécurité de la Tour nº2, il est remarqué et promu après avoir sauvé le président Ulysse Grant d'une tentative d'assassinat. Il se voit confier une délicate affaire de trafic d'armes du futur, qu'il devra résoudre avec nouvelle partenaire Elisabeth DePaul, une employée de la tour nº1. Leur enquête dans les coulisses de Futurity et dans l'Amérique qui l'entoure va dévoiler les lignes de tensions d'une catastrophe qui s'annonce.

Une aventure éthique

«La Cité du Futur» commence comme un sympathique roman qui, sur une trame policière, emmène ses protagonistes dans les bas-fonds du Gilded Age américain, "âge d'or" de la reconstruction après la guerre de Sécession cher à Mark Twain. Mais l'enquête est vite résolue, et tandis que Jesse est chargé d'une autre mission, on approche par petites touches du véritable enjeu de l'histoire. Futurity n'est plus là que pour un an, et Jesse découvre progressivement une situation de crise larvée qui entre en résonance avec son propre passé, qui se rappelle à lui de manière dramatique.

Le postulat narratif de Robert Charles Wilson est une une machine de précision qui réinvente le thème usé du voyage temporel. Le Miroir est une application imaginaire de la mécanique quantique contemporaine. Son aspect "voyage temporel" n'est qu'un effet secondaire, et c'est surtout une illusion. C'est la rencontre entre un clone de passé et une probabilité d'avenir.

En éliminant le risque du fameux «paradoxe du grand-père», Wilson rend possible l'affrontement physique, culturel et moral direct entre deux sociétés éloignées par des décennies. Il met en scène une dualité de motivations originales chez les personnages voyageurs. Kemp incarne un appétit mercantile aux dérangeants accents coloniaux, il est là pour s'enrichir, exploiter les ressources touristiques d'un univers parallèle sans se soucier des dégâts qu'il provoque. Certains de ses contemporains sont au contraire saisis d'un impératif éthique. Le XIXe siècle bien réel qu'ils visitent est bien loin du mythique et littéraire Gilded Age que leur vend les brochures de Kemp. Comment ne pas vouloir lutter contre la maladie, le racisme, le sexisme, l'injustice de cette époque, en prévenant ses habitants des désastres à venir ou en leur offrir la technologie qui leur changerait la vie ?

En inversant la perspective habituelle des histoires de voyage dans le temps, Wilson déplace aussi le fameux «sense of wonder» de la SF. C'est désormais le personnage principal qui en fait l'expérience en découvrant le monde familier du lecteur. On retrouve la marque de fabrique de l'auteur, ce mélange de fascination et d'inquiétude qui s'empare de l'homme confronté à une technologie qui le dépasse. Mais le lecteur ne peut plus s'identifier au personnage en proie à cette "honte prométhéenne" d'homme obsolescent, car la technologie lui est familière. Il est seulement le spectateur d'une réaction dont il comprend qu'elle n'est due qu'à l'ignorance, et non à un réel différentiel, qu'il soit culturel, moral, ou technologique.

«La Cité du Futur» est au final une œuvre déconcertante mais très réussie, un vrai roman d'idées et d'expériences. Au gré d'un voyage documenté dans un passé complexe, vu simultanément par les yeux de ses habitants et des émissaires de notre présent, se déploie une aventure éthique originale et une réflexion sur les irréversibles changements qu'entraîne la rencontre de deux cultures différentes.

«La Cité du Futur», roman de Robert Charles Wilson
Denoël Lunes d'Encre
Traduction de Henry-Luc Planchat
Illustration de Aurélien Police

PS : on notera le changement (plus ou moins heureux) de maquette qui concrétise une évolution importante chez l'éditeur : Gilles Dumay quitte après 18 ans la direction de la collection qu'il a fondé et développé, laissant la barre du navire Lunes d'Encre de Denoël à Pascal Godbillon, déjà directeur de la collection Folio SF chez Gallimard.

Couverture de l'édition originale de «Last Year» de Robert Charles Wilson

Couverture de l'édition originale de «Last Year» de Robert Charles Wilson

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