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Le Fictionaute

Le Fictionaute

Chroniques littéraires, science-fiction et mauvais genres.

Ian McDonald - "Luna" Tome 1 "Nouvelle Lune"

Publié par Victor Montag sur 11 Mars 2017, 04:00am

La colonisation de la Lune est un rêve de science-fiction. Elle a semblé un instant possible, le 21 juillet 1969, lorsque Neil Armstrong et Buzz Aldrin y firent leurs premiers pas. Depuis, l’enthousiasme provoqué par cet exploit est retombé, mais le projet n’a jamais été complètement abandonné. D’ici 2025, des missions d’exploration de la Chine (Chang’e), de la Russie (Luna) et de l’Inde (Chandrayaan) visent le satellite de notre planète.

Dans sa trilogie (ou diptyque ?) «Luna», Ian McDonald se projette en 2110 et imagine qu’enfin les hommes se sont installés à la surface de la Lune. Venus pour exploiter ses ressources minières, ils ont été confrontés à un compte à rebours mortel : après plus de deux ans passés sur la Lune, la structure osseuse et la musculature d’un humain se détériore au point qu’un retour sur Terre devient impossible. Certains ont choisi de rester, initiant une colonie qui compte maintenant  1,7 millions d’âmes.

La vie sur la Lune est dangereuse, et la moindre erreur est sanctionnée par la mort. L’air, l’eau et la matière organique sont de précieuses ressources produites et recyclées sur place, et pour lesquelles chacun doit payer. Dans les habitats souterrains, on se protège du froid, des rayonnements cosmiques et de l’activité magnétique du soleil. La moindre erreur est sanctionnée par la mort.

La société humaine sur la Lune est aussi dangereuse. Le satellite appartient à la LDC (Lunar Development Corporation), et il n’y a pas de code civil ou pénal, seulement la loi des contrats. Tout activité humaine (exploitation minière, commerce, mariage, naissance d’un enfant) donne lieu à un contrat qui définit ses moindre détails et fixe le cadre de règlement des éventuels litiges. Une agression, un meurtre, un vol ou un viol ne sont pas illégaux … tant qu’ils n’interfèrent avec aucun contrat !

Dans ce climat ultra-libéral sauvage, cinq familles ont fait fortune et dominent  les autres. Les Cinq Dragons. Les Mackenzie venus d’Australie, maîtres de l’extraction de métaux ; les chinois Sun, spécialistes de technologie ; les Asamoah du Ghana, experts en agriculture lunaire; les transporteurs russes Vorontsov ; et les petits derniers, les Corta du Brésil, qui ont raflé le marché de l’Hélium-3.

Un monde sans loi a aussi des avantages. La liberté de la jeune société lunaire se traduit par l'exploration d'une diversité sexuelle où les carcans explosent, les genres se complexifient, les identités hétéro/homo disparaissent. L'homo selenis est violent, mais plein de fougue et de passion.

Violence, sexe, passion, famille et pouvoir : «Luna» est l'étrange progéniture orbitale d'un western et d'une telenovela en milieu hostile. On complote, on trahit, on se venge, on aime, on baise, on tue et on meure. Le pitch de ce "Dallas on the moon" ou "Game of Domes" (comme le dit l'auteur) pourrait rebuter. Mais ce serait sans compter le talent et l'imagination de cet écrivain majeur.

Ce roman d'aventure en basse gravité aux accents shakespeariens allie une rigoureuse anticipation de la vie lunaire et une fiction économique aux rouages ingénieux. Les contraintes de survie physique et sociale façonnent un groupe humain original d'où surgissent des personnalités nouvelles et passionnantes, des personnages aux psychologies et aux motivations complexes et étayées.

Comme à son habitude, Ian McDonald a conçu pour son texte un lexique (réuni dans un glossaire) où se croisent les influences afro-brésiliennes, chinoises, coréennes, russes, et les inventions maison. Avec la pléthore de personnages (65 listés en début de texte), les cinquante premières pages exigent une attention assez soutenue. Les fainéants y verront sujet à critique, mais l'effort est passager et vite récompensé par une immersion efficace dans un monde dense, exotique mais référentiel.

Cohérent avec les opinions politiques de l'auteur, le monde de «Luna» pourrait être lu comme une critique en creux du libéralisme, ici poussé à l'extrême dans sa version libertarienne. Mais les apparences sont trompeuses. La Lune est un monde jeune et sans histoire, dépourvu de loi (juridique comme symbolique), une terre vierge en devenir. En attendant qu'une véritable société humaine émerge du chaos et du vide juridique, les contrats et la logique d'entreprise sont les seules traces de civilisation. Les cultures importées de la Terre, si elles organisent les familles de l'intérieur, échouent pour le moment à insuffler des valeurs dans le microcosme lunaire. Au contraire, elles se réduisent à des codes mafieux de la pire espèce, qui, sans la loi des contrats, dégénérerait en anarchie meurtrière. 

Toute l'intrigue est une habile construction qui exploite ce fragile équilibre. Le roman déroule au gré de chapitres courts une série d'événements isolés que l'on pourrait confondre avec une simple chronique familiale, ouverture d'une interminable saga à la mode des telenovelas. C'est un final explosif qui, dans les dernières pages, vient rassembler les éléments épars et donner tous son sens à chaque petite histoire, que le lecteur revisite en souvenir, interloqué. 

S'il n'atteint pas à la performance inoubliable du "Fleuve des Dieux", «Luna» est un excellent roman qui soutient la comparaison avec le reste de l'oeuvre multiculturelle et profondément humaine de l'irlandais bardé de prix littéraires. On s'en régalera en attendant ( craignant ?) sa prochaine adaptation en série télévisée. 

 

"Luna" Tome 1 "Nouvelle Lune",
Roman d'Ian McDonald
Editions Denoël Lunes d'Encre - 16 mars 2017
Traduction de Gilles Goullet
Illustration de Manchu

Couvertures du roman, France, Espagne, Bulgarie, Italie, US.
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Commenter cet article

seb 14/03/2017 07:35

Bonjour. Critique qui donne envie d'acheter le bouquin. Le premier tome se suffit il à lui même ou lhistoire reste t elle totalement en suspens ? Merci !

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