Le Fictionaute

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Chroniques littéraires, science-fiction et mauvais genres.

Aurélien Bellanger - "Le Grand Paris"

Publié par Victor Montag sur 11 Janvier 2017, 13:23pm

Aurélien Bellanger en octobre 2016 (photo Francesca Mantovani Editions Gallimard)

Aurélien Bellanger en octobre 2016 (photo Francesca Mantovani Editions Gallimard)

De la modernité à l’aliénation

Alexandre Belgrand est le descendant d'Eugène Belgrand, le père du réseau d'égouts de Paris, et le petit-fils de l'architecte de l'aéroport de Roissy. À la faveur d'un parcours socialement déterminé, après des études avortées à l'ESSEC, il suit un professeur à l'université  pour entreprendre une thèse sur l'aménagement de Paris. Son travail lui vaut d'intégrer l'équipe de campagne du Prince, candidat à l'élection présidentielle de 2007. Après la victoire, conseiller en urbanisme du président, il devient l'acteur central du projet du Grand Paris et son métro le Grand Paris Express. «Le Grand Paris» est l'autobiographie d'Alexandre Belgrand,  dont les initiales suggèrent une ambiguïté intéressante entre l'auteur et le personnage.

Urbanisme, modernité et politique

Dans la continuité de ses deux premiers romans, Aurélien Bellanger nous invite avec «Le Grand Paris» à l'exploration historique et philosophique d'un nouveau champ de la technique, une nouvelle machine : la capitale. L'urbaniste est le point de vue idéal pour cette exploration. Ses fonctions le placent au contact de toutes les couches superposées d'une métropole (situation géographique, conditions géologiques, infrastructure immobilière, architecture, réseaux de transport, population) et du moteur politique de sa transformation.

L'histoire de Paris, sous l'œil de Belgrand/Bellanger, se confond avec celle de la modernité. La modernité libérale, mondialisée et technologique de la civilisation occidentale. Une modernité à bout de souffle, pour une capitale en perte de vitesse, qui peine à se hisser au niveau des autres capitales du monde. Une ville figée dans un schéma administratif verrouillé, contraignant et discriminatoire. Pour l'urbaniste, le projet du Grand Paris et de son métro, porté par l'énergie d'un renouveau politique, est une lueur d'espoir, la promesse d'une continuité historique, d'un retour dans la cour des grands.

Le séjour élyséen de l'urbaniste convie le lecteur à une plongée dans les arcanes de la politique nationale de premier plan. Belgrand fait partie du premier cercle des conseillers du Prince. Chez Nivelle, Villandry, Berthier, Graslin et Garnier-Rivoire, on reconnaît les avatars romanesques de personnalités bien réelles, comme Mignon ou Martinon. Soumis à une succession d'émotions primordiales et privilégiées, Belgrand connaît le parcours typique du conseiller éphémère. À l'excitation de la bataille, au frisson de la victoire et à l'ivresse du pouvoir, succèdent inéluctablement les affres du doute et la morsure de la trahison. Le roman se fait ici pamphlet, chronique d'illusions politiques brisées, au contact des contingences de la crise et du pragmatisme, autant que de l'inconsistance fondamentale du président.

Pénible coda

Mais cette ingénieuse et passionnante exploration des correspondances entre un certain concept de modernité, son incarnation dans un moment politique, et l'histoire urbanistique de la capitale, s’achève en catastrophe. La conclusion, qui surgit comme un diable dans les cinquante dernières pages, est une chute (comme celle d'une mauvaise blague), un renoncement et un requiem.

La disgrâce d'Alexandre Belgrand, vécue comme trahison et humiliation, le laisse sans avenir, orphelin autant d'un projet que de la modernité dont il pensait être le héros. Après une traversée à vélo du territoire du Grand Paris qui fait office de traversée du désert, l'urbaniste déchu trouve une sortie de secours inattendue, dans la redécouverte du 93, la Seine-Saint-Denis, département qui a terrorisé son enfance de natif des Hauts-de-Seine.

Dans un tropisme houellebecquien navrant, Aurélien Bellanger convertit son personnage à l'islam. Mais l'auteur de «Soumission» faisait, avec sa dystopie musulmane, le terrible constat de l'échec de l'ingénierie sociale humaniste, et mettait en scène l'abandon de la notion de progrès et de culture au profit d'un retour à un ordre naturel animal et régressif.

Bellanger choisit au contraire de clore son roman sur une utopie islamique hallucinée. Son entreprise de description du 93 comme le nouvel eldorado d'une économie naissante est certes louable et convaincante.  Mais faire de l'islam l'horizon d'une nouvelle modernité économique et d'une démocratie pragmatique est une provocation très mal venue (sans parler du délire mystique qui voit dans les algorithmes la preuve de l'existence de dieu).

L'auteur, avec son personnage, accomplit le tour de force pitoyable d'un amalgame inversé. À partir de l'exemple de quelques musulmans parvenus à concilier leur foi avec la modernité (au prix de douloureuses contorsions intellectuelles et religieuses), il procède au retournement du lieu commun des islamo-sceptiques : ce n'est pas l'islam qui aurait un problème avec la modernité mais la modernité qui aurait un problème avec l'islam.

«Il y a sept milliards de croyants dans le monde, et si c'étaient eux qui avaient raison ?» questionne l’auteur dans une interview (Les Inrockuptibles, 11 janvier 2017).

Non. De la raison, le destin religieux de Belgrand est le requiem. Sa conversion qui «le met du côté des immigrés» est un renoncement opportuniste, son adoption d’une métaphysique approximative une abdication de la raison comme transcendance de la modernité.

«Le Grand Paris», roman d'Aurélien Bellanger
Gallimard Collection Blanche (janvier 2017)

Page du roman sur le site de l'éditeur

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Rencontre avec l'auteur

«Le Grand Paris d'Aurélien Bellanger»

Cité de l'Architecture et du Patrimoine
Jeudi 16 fevrier 2017

Inscriptions sur le site de l'organisateur

Le programme : page 1 - page 2

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