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Le Fictionaute

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Chroniques littéraires, science-fiction et mauvais genres.

Lisa Goldstein - "Sombres Cites Souterraines"

Publié par Victor Montag sur 28 Décembre 2016, 18:43pm

Anubis dans le métro

 

Plusieurs chefs-d'œuvre de la littérature jeunesse ont cette particularité d’avoir été composés (écrits ou racontés) par des adultes pour distraire des enfants bien réels. Les histoires inventées par Charles Dodgson (Lewis Carroll) pour Alice Lidell et ses deux sœurs, par James Matthew Barrie pour les cinq fils de son amie Sylvia Llewelyn Davies (dont l’un s’appelait Peter), par Kenneth Grahame pour son fils Alistair, donnent par exemple naissance à «Alice au Pays des Merveilles», «Peter Pan» et «Le Vent dans les saules».

 

Et si ces anecdotes cachaient une réalité plus troublante ? Si les adultes n’avaient fait que retranscrire des histoires racontées par les enfants ? Et si ces histoires n’en étaient pas ? Si Alice Lidell et Peter Davies avaient vraiment visité le Pays des Merveilles et le Pays Imaginaire ? Cette séduisante hypothèse romanesque est le point de départ du roman «Sombres Cités Souterraines» («Dark Cities Underground») de Lisa Goldstein, dont les Moutons Electriques proposent une traduction, dix-huit ans après sa publication aux USA.

 

Oakland, Californie. Jerry Jones est l’un de ces «enfants littéraires». Sa mère E. A. Jones a écrit les aventures de Jeremy Jerome Gerontius Jones au Pays Imaginé en le prenant pour modèle. Aujourd’hui quinquagénaire, Jerry vit seul et isolé, fuyant les attentions des fans de la série des Jeremy. Il était tranquille lorsque soudain on ne cesse de frapper à sa porte : la journaliste Ruth Berry, qui écrit un livre sur E. A. Jones, tente de l’interviewer ; un étrange individu, Barnaby Settertop, prétend s’intéresser à ses dessins d’enfant ; l’avocate Sarah Kendall, qui vient de perdre son mari, cherche à joindre ce même Settertop. Ensemble, Jerry, Ruthie et Sarah vont découvrir une étrange réalité souterraine accessible par les stations de métro du monde entier. Dans les sombres tunnels, Jerry devra affronter les souvenirs oubliés de traumatisantes expériences, tandis que ses compagnes seront soumises à la tentation de se fondre dans le mythe.

 

En apparence très accessible voir candide, «Sombres Cités Souterraines» est une œuvre de «fantasy urbaine» originale, riche et complexe, qui s’ouvre sur plusieurs niveaux de lecture. La richesse du roman tient à la manière dont il associe avec brio trois éléments apparemment hétéroclites : la littérature jeunesse, la mythologie (égyptienne, arthurienne, et le Mythe en général), et le métropolitain. Rivalisant avec les maîtres du genre (Tim Powers ou Neil Gaiman), Lisa Goldstein déniche d’authentiques correspondances entre ces trois univers et leur donne vie dans une histoire alternative captivante. Ainsi, la coïncidence au XIXe siècle des travaux des premiers métros avec l'egyptomanie héritée de l'expédition napoléonienne est une trouvaille qui donne au texte un délicieux côté "histoire secrète".

 

Roman référentiel et cultivé, «Sombres Cités Souterraines» explore le Mythe sous l’angle des archétypes et de leur pouvoir sur la psyché humaine. Le métro (underground), métaphore idéale de l’inconscient, est le théâtre des souvenirs d’enfance plus ou moins refoulés et des désirs et terreurs  plus ou moins inavoués des adultes. Mis en scène sur le plan universel (le Mythe) et particulier (la psychologie des personnages), les thèmes de la mort et de la renaissance, des cycles et des âges de la vie, livrent une clef (ce mot est toujours en italique dans le roman) sur les enjeux de la littérature, qu’elle s’adresse aux enfants ou aux adultes.

 

Au chapitre des nuances, on regrettera une narration un peu enfantine, des ellipses déconcertantes, et le traitement lapidaire d'idées pourtant nombreuses et originales. On remarquera que le récit est très nettement sexué, le point de vue féminin prédominant. La psychologie de l'héroïne, avec ses motivations maternelles et matrimoniales, est bien détaillée, et même la "méchante" traîtresse bénéficie d'un traitement complexe, tandis que les personnages masculins sont caricaturaux, définis par leur volonté de puissance .... ou leur relation à la mère !

 

«Sombres Cités Souterraines» demeure un texte important, qui nous fait (re)découvrir un écrivain injustement peu traduit en France. Les Moutons Électriques nous promettent la parution de «Amaz» (réédition de «Touristes» paru chez Denoël en 1991) en octobre 2017, et «Walking the Labyrinth» en janvier 2018.

 

«Sombres Cites Souterraines», roman de Lisa Goldstein
Traduit par Patrick Marcel
Couverture par Melchior Ascaride
Les Moutons Electriques - 05 Janvier 2017

Lire aussi la chronique de Pascal J. Thomas (2001)

Couverture originale, oeuvre de Donato Giancola
Couverture originale, oeuvre de Donato Giancola

Couverture originale, oeuvre de Donato Giancola

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