Le Fictionaute

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Chroniques littéraires, science-fiction et mauvais genres.

Paolo Bacigalupi - "Water Knife"

Publié par Victor Montag sur 19 Octobre 2016, 16:00pm

Paolo Bacigalupi (Photo JT Thomas)

Paolo Bacigalupi (Photo JT Thomas)

La guerre de l'eau

Depuis plus de trente ans, le GIEC (1) tire la sonnette d'alarme et tente de faire entrer l'équation du changement climatique anthropique dans les esprits. Le réchauffement de la planète apporte la sécheresse, la désertification, les migrations massives et le chaos politique. Dans son roman «Water Knife», Paolo Bacigalupi revient dans l’univers de sa nouvelle «Le chasseur de tamaris» (2) pour explorer plus en profondeur le futur déshydraté de l’ouest des États-Unis.

Au milieu du XXIe siècle, aux frontières de l'Arizona, du Nevada et de la Californie, le fleuve Colorado est l’objet de toutes les convoitises. La sècheresse permanente a eu de graves conséquences géopolitiques. Devant l’afflux de réfugiés texans et les problèmes d’alimentation en eau, les Etats se sont repliés sur eux-mêmes, créant des armées privées pour protéger leurs frontières et leurs droits. Des droits de l’eau qui dépendent de complexes accords juridiques et s'appuient sur l'antériorité de la première appropriation (3).

Régime sec

Dans les villes assoiffées, les corporations, les narcotrafiquants et les Chinois ont construit de magnifiques arcologies, habitats autosuffisants conçus autour du recyclage de l’eau et des énergies propres. A l’extérieur de ces scintillants bijoux de technologie se massent les bidonvilles, où l’on survit en buvant son urine filtrée dans des Clearsacs ou en faisant la queue aux pompes à eau payantes. On y croise les réfugiés climatiques, les gangs qui les exploitent, les passeurs qui leur font miroiter un passage au nord, et les illuminés Merry Perry qui prient pour que la pluie tombe (4).

Angel Velasquez est un «Water Knife» au service de Catherine Case, la Reine du Colorado, patronne de l'Administration de l'Eau du Nevada. Mercenaire et assassin, Angel est en charge des côtés pratiques de la politique de l’eau agressive de sa patronne : il «coupe l’eau» de ses concurrents en volant des droits et en détruisant les usines de traitement ou les aqueducs des villes ennemies.

La ville de Phoenix agonise depuis la destruction du canal Central Arizona Project. Envoyé par Case enquêter sur de mystérieux droits de l'eau à l'ancienneté inouïe, Angel y croise le chemin de deux femmes. Lucy Monroe, journaliste de la Côte Est fascinée par le désastre, qui enquête sur la mort d’un ami. Maria Villarosa, jeune réfugiée texane ambitieuse, qui tente de survivre à la violence qui la cerne et espère économiser de quoi payer un «coyote» qui la fera traverser la frontière, vers le nord.

Pornographie du désastre

Avec son thriller sauvage «Water Knife», Paolo Bacigalupi administre une magistrale paire de claque à son lecteur. Son futur terriblement crédible interroge à la fois notre aveuglement devant la catastrophe climatique qui s'annonce, et la chute de valeur de la vie humaine qui en découle. L'histoire des personnages est une déflagration, une rafale de violence. Confrontés à un festival d'humiliations, de fusillades, d'enlèvements, de torture et de meurtres, les humains oscillent dangereusement sur la frontière qui les sépare de l'animalité. Prisonniers d'une logique de survie dont les règles leur échappent, ils ne peuvent que choisir parmi les options disponibles.

Si l'anticipation pré-apocalyptique est une réussite glaçante de réalisme, le choix d'une violence à la limite du soutenable dans la narration conduit le lecteur au bord du malaise. Imitant Lucy la journaliste, qui poste ses photos de cadavres avec le hashtag #PornoDuDesastre, l'auteur ne nous épargne aucun détail sordide. La cruauté du récit, qui frôle parfois la complaisance, est cependant d'une efficacité redoutable : la violence prévient toute esthétisation de la catastrophe. Notre malaise est peut être salutaire s'il parvient à changer de notre regard sur l'urgence écologique et sur la condition des réfugiés.

«Water Knife», roman de Paolo Bacigalupi
Traduction de Sara Doke Au Diable Vauvert (2016)
Parution le 27 octobre 2016

(1) GIEC : Groupe d'experts Intergouvernemental sur l'Evolution du Climat

(2) «Le chasseur de tamaris» dans «La Fille-flûte» au Diable Vauvert (2014)

(3) Les droits historiques sur l’eau dans l’Ouest des États-Unis

(4) Days of Prayer for Rain in the State of Texas

Lire aussi :
La critique de Gromovar
La critique de L'Avant-Critique

«La Fille Automate» de Paolo Bacigalupi

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