Le Fictionaute

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Chroniques littéraires, science-fiction et mauvais genres.

Christopher Priest - "L'Inclinaison"

Publié par Victor Montag sur 2 Octobre 2016, 23:33pm

Des bombes, des îles et des notes

Au nord de l'Archipel du Rêve, sur le continent, l'Alliance de Faiandland et la République de Glaund s'opposent dans une guerre perpétuelle. Alesandro Sussken ne connaît que les bombardements et la musique. Il a sept ans lorsque pour la première fois, le nez collé à la fenêtre du grenier de sa maison glaundienne, il remarque la silhouette des trois plus proches îles de l'Archipel. La fascinante apparition inspire au jeune musicien déjà talentueux sa première composition. Cette expérience fondatrice scelle son destin. Obsédé par les notes que les îles lui murmurent, il deviendra un compositeur reconnu.

Entre temps, les nations belligérantes ont décidé de déplacer leurs affrontements armés au sud, de l'autre côté de l'Archipel, sur le petit continent de Sudmaieure. Les bombardements cessent, mais Alessandro adolescent voit son frère aîné partir à la guerre. Jacq ne revient pas. Le deuil détruit ses parents, mais Alessandro, malgré l'inexorable passage du temps, garde en lui l'espoir de retrouver son frère.

Des années plus tard, le compositeur quinquagénaire est invité à participer à une tournée musicale dans l'Archipel. C'est une occasion de rêve. Il va enfin découvrir ces îles qui le fascinent, la source de son inspiration. Peut-être aussi rencontrera-t-il And Ante, ce mystérieux musicien insulaire qui plagie sa musique. Et puis, la tournée l'emmène vers le sud, comme son frère Jacq des décennies auparavant...

Le graduel

L'Archipel du Rêve est un univers familier aux lecteurs de Christopher Priest. Depuis 1978, l'auteur y revient sans cesse dans des nouvelles et des romans (cf. La Fontaine Pétrifiante, L'Archipel du Rêve, Les Insulaires et L'Adjacent). On sait donc depuis longtemps qu'un étrange phénomène spatio-temporel baigne les îles, rendant impossible l'établissement d'une cartographie fiable. Du "vortex" ou "gradient temporel", on ne savait jusqu'ici pas grand-chose, autant dire rien.

Les insulaires l'appellent le "graduel", et le roman porte son nom (titre original "The Gradual"). Alesandro Sussken y est directement confronté au cours de son voyage dans l'Archipel, et le lecteur avec lui voit enfin se lever le voile sur un des mystères mythiques de l'œuvre de Christopher Priest.

D’une île à l’autre, le temps ne s’écoule pas de la même manière. Celui qui voyage dans l’Archipel fait l’expérience d’un temps subjectif ordinaire. Mais selon les directions qu’il a empruntées, les îles qu’il a visitées et le temps de ses séjours successifs, il subit un détriment ou un incrément graduel, un gain ou une perte de temps par rapport au temps absolu du continent.

Le mystère du graduel est une phénoménologie. Son approche est un voyage, une initiation qui a son rythme et sa musique, ses étapes, comme autant d’escales du personnage sur les îles, et comme autant de chapitres du roman "L'Inclinaison" pour le lecteur. Avec le graduel, on entre au cœur des choses : son secret et ses révélations font entrer en résonance le moindre thème de la vie d'Alesandro, et avec elle l'âme de l'œuvre du rêveur d'Hastings. Comme le titre français du roman le suggère, le graduel est une forme d'inclinaison, de penchant, compris à la fois comme glissement progressif sur un temps incliné, et comme attirance, mouvement de l'âme, vers le mystère du monde et vers soi-même.

La fugue et le retour

Alesandro s'échappe d'un pays étouffé sous le joug de la guerre, pour revenir changé. Il réalise alors la véritable nature du régime qui gouverne Glaund, et comprend comment le quotidien sous les bombes et la censure l'avait trompé, endormi. Éveillé par les îles, transformé par son voyage, le musicien reprend contact avec le monde, dont il peut redevenir un acteur...

Coda

Variation originale et unique sur le thème du voyage temporel, roman d'apprentissage, réflexion sur l’art, la guerre, le voyage et la fraternité, "L'Inclinaison" est un roman musical et poétique, onirique et politique. La prose fluide et d'une simplicité trompeuse de Christopher Priest façonne une œuvre d'une incroyable densité. La maturité de ce nouvel opus archipélagique confirme que son auteur est bel et bien l'un des plus grands écrivains britannique vivant.

«L'Inclinaison», roman de Christopher Priest
Editions Denoël Lunes d'Encre

traduction de Jacques Collin, couverture d'Aurélien Police
A paraître le 13 octobre 2016

Post-Scriptum : un mystère étymologique ?

Le graduel (ou « répons graduel »), est à l’origine un chant grégorien de la liturgie catholique, qui tire son nom du latin « gradus » (marche ou escalier) : le chant était chanté sur les marches de la tribune du chœur des chantres.

Christopher Priest fait une allusion directe à cette étymologie religieuse : « Je structurai la musique autour des cinq psaumes, chacun suivi par un récitatif chanté et un répons graduel. Le passage du temps était dépeint par le graduel antiphonaire» (page 45)

Dans l’étymologie latine du mot graduel, les marches ou l’escalier renvoient à l’idée de gradient (pente), et à la notion d’inclinaison progressive, qui, associées au temps, sont au cœur du roman.

Mais l’utilisation des termes « répons graduel » et « antiphonaire » (antienne ou refrain d’un psaume) sont des allusions directes à l’usage religieux du mot.

Je serais curieux de savoir si l’auteur (dont le nom signifie « prêtre ») voulait signifier quelque chose de particulier avec cette allusion…

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