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Le Fictionaute

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Chroniques littéraires, science-fiction et mauvais genres.

Robert Charles Wilson - "Les Affinités"

Publié par Victor Montag sur 12 Mars 2016, 19:18pm

Robert Charles Wilson - "Les Affinités"

Adam Fisk est un looser ordinaire. Son père le méprise, il est seul, et sa grand mère, qui lui payait ses études de graphisme, va mourir. L'avenir est sombre. Le coup de matraque d'un flic lors d'une manifestation à laquelle il ne participait même pas emporte la décision : il va passer le test des Affinités. "Pour se trouver parmi les autres" : voilà le slogan d'InterAlia, la société qui commercialise ce nouveau concept d'ingénierie sociale basé sur des principes neurobiologiques. La coopération serait une sorte de propriété émergente des sociétés humaines, que l'évolution aurait pérennisé dans un cocktail de prédisposition génétique et d'aptitudes psycho-sociales. On peut désormais affilier un peu plus de 60% des individus à une Affinité, parmi les 22 formalisées par Meir Klein, inventeur de la "téléodynamique". Les 40% restants, laissés pour compte de l'évolution, peuvent crever dans leur coin. Adam Fisk est affecté à Tau, la plus puissante des Affinités, et découvre sa "tranche", subdivision locale appelée à devenir sa nouvelle famille téléodynamique...

Son éditeur français, dans le sillage des médias US, tente de nous vendre "Les Affinités" de Robert Charles Wilson comme "une vision vertigineuse de l'avenir des réseaux sociaux". A cette étroite et commerciale lecture du texte, l'auteur a déjà répondu* : "Je dois insister sur le fait que Les Affinités ne parle pas des réseaux sociaux (bien que tout le monde semble vouloir faire l'analogie, et il y a des analogies à faire).... Il est question d'une nouvelle science du comportement collaboratif, qui prend racine dans la biologie, la neurologie, et l'heuristique de l'interaction sociale. La raison pour laquelle les Affinités attirent la loyauté (...) c'est quelles fonctionnent. Elles sont réelles. Elles améliorent la vie, de façon importante et évidente, pour quiconque est qualifié pour en faire partie. Je ne suis pas sûr que l'on peut dire la même chose de reddit."

Fantasme et cauchemar du communautarisme

En effet, "Les Affinités" n'a pas grand chose à voir avec les réseaux "sociaux", cette obsession si mal nommée. Il y est question pour moi, en deux mouvements, du fantasme et du cauchemar du communautarisme.

Le fantasme de communauté est la réponse à ce constat : les hommes sont des animaux grégaires qui ne savent fonctionner qu'en groupe, mais dont toute collectivité, quelle qu'en soit l'échelle, semble condamnée au dysfonctionnement. Le procédé de l'auteur est malin : à travers l'expérience d'Adam Fisk, il nous incite à désirer les Affinités. "Je ne pense pas que le roman fasse sens si les Affinités ne sont pas au moins un peu attirantes pour le lecteur", explique Robert charles Wilson*. Et l'expérience d'Adam a en effet de quoi séduire : il est accueilli, nourri, logé, blanchi, aimé, baisé, bref, totalement intégré sans autre contrepartie que son badge Tau.

Le cauchemar du communautarisme s'installe progressivement dans le roman. Les Affinités commencent par mettre en péril les loyautés culturelles, religieuses et nationales qui structurent la société humaine depuis des siècles. Puis, lorsque leur pouvoir est établi, elles finissent par se faire la guerre entre elles. Pour finir, (SPOILER) Adam découvre que sa carte de membre n'est pas aussi définitive qu'il le pensait. Car c'est tout l'enjeu de l'opposition groupe/individu : le communautarisme, s'il a permis à l'humanité de se construire, de la tribu aux nations, a un prix, que l'Histoire illustre de façon exhaustive. Le communautarisme, c'est la guerre, l'exclusion, et l'exigence de soumission de l'individu au groupe.

Un roman politique

Je n'ai pas ressenti la moindre affinité pour les Affinités. Dès le début du roman, j'ai été terrifié. Et pour cause : je n'appartiens à aucune communauté, ni religieuse ni politique, ni à aucun groupe discriminé pour des question de genre, d'ethnie ou de préférence sexuelle. L'individualisme, dont la critique est relativement récente, est à mon sens un progrès inouï qu'on a tendance à ignorer, aveuglé que l'on peut être par ses imperfections. Si la collaboration est un trésor humain, elle n'a de valeur que si elle est libre, volontaire, difficile, et ouverte à tous.

Ce roman sera sans doute considéré comme mineur dans la bibliographie de l'auteur, car peut-être un peu lapidaire, assimilable à une longue nouvelle. Pour moi, il est certainement le plus engagé et le plus polémique. L'humanisme de Wilson se nuance d'options politiques : l'idée de New Socionome qui clôt l'histoire, clairement présenté comme une utopie (un nouveau communautarisme débarrassé des impasses de l'ancien), m'apparaît comme un embryon de communisme qui ne dit pas son nom.

Non, vraiment, Geddy, le monde est un vieillard, et rien ne semble pour moi annoncer sa Renaissance...

"Les Affinités", Robert Charles Wilson, Denoël Lunes d'Encre, 2016

* interview de l'auteur http://www.sfsignal.com/archives/2015/06/robert-charles-wilson-discusses-affinities-next-novel-got-start/ (traduction approximative)

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