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Le Fictionaute

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Chroniques littéraires, science-fiction et mauvais genres.

Aurélien Bellanger - "L'aménagement du territoire"

Publié par Victor Montag sur 17 Août 2014, 17:38pm

Aurélien Bellanger - "L'aménagement du territoire"

Extension du domaine territorial

Faire de l'aménagement du territoire un thème romanesque est une gageure. Le concept, qui évoque des préoccupations administratives ennuyeuses et technocratiques, est pourtant au coeur des histoires humaines, les petites comme la grande. Aurelien Bellanger en fait la démonstration magistrale dans son second roman.

Le territoire, c'est d'abord la croûte terrestre, qui fait l'ouverture du roman façon Google Earth, et dont l'histoire s'écrit dans la géologie, "autobiographie de la Terre" selon Novalis. La géologie détermine la nature des sols sur lesquels les hommes, d'abord nomades, finiront par s'installer. Elle distribue les ressources naturelles et dessine le relief, qui contraint à son tour les modalités de l'installation humaine. Le territoire, investi par l'humain sédentaire, acquiert son aspect historique. Il accumule et conserve les informations architecturales, technologiques et politiques des agglomérations, et des artères qui les raccordent (routes, chemins de fer, et ouvrages de franchissements, tunnels, ponts et acqueducs). Aménagé, le territoire ne cesse de l'être au gré d'enjeux de diverses envergures qui se superposent. On peut y lire les traces des grands conflits continentaux, de la formation des nations, des rivalités régionales, jusqu'aux séquelles des ambitions individuelles et familiales.

C'est ce mille feuille complexe qu'explore "L'aménagement du territoire", comme une carotte géopolitique romanesque remontée par l'auteur en un point précis : Argel, village imaginaire au coeur de la Marche de Bretagne, à quelques kilomètres au sud de Laval. A la frontière de l'ancien l'empire carolingien, dont Roland fut le préfet, le territoire se souvient du temps où la Bretagne était un royaume menaçant. La terre garde aussi en mémoire les fiefs de seigneurs Croisés et les affrontements des Chouans contre les troupes républicaines. Le paysage exhibe enfin les réalisations de l'âge industriel, premières routes, nationales et lignes de chemin de fer. Jusqu'au chantier contemporain de la LGV dont les fouilles archéologiques préventives font tout remonter à la surface.

Toute cette histoire vit encore en secret dans le coeur des habitants de la petite commune. Les familles Piau, Taulpin et d'Ardoigne, respectivement poids lourd de l'agroalimentaire, roi du béton et vieille souche aristocratique, s'unissent ou s'affrontent selon les occasions, cultivant dans l'amour et la haine les souvenirs de mariages réussis, de brouilles professionnelles, d'obscurs accidents de la route et d'engagements politiques concurrents. Roland Peltier, préfet à la retraite, disciple de Jacques Foccart, nourrit une étrange fantaisie historique et nostalgique qui rencontre les objectifs d'une société secrète millénaire impliquant malgré eux de nombreux Argelais. Un noeud d'intrigues endormies que vient réveiller le passage du TGV, fusée de métal qui rétrécit le territoire et semble en condenser l'histoire dans un ultime soubresaut, avant que le village global planétaire n'exorcise définitivement les fantômes du passé.

Le roman d'Aurelien Bellanger est une fresque, une saga et une leçon de choses, portées par une langue parfois sèche et documentaire, wikipediesque, tantôt lyrique et profonde, poétique et subtile. L'oeuvre accomplit un tour de force : elle restitue à l'individu contemporain en mal d'identité sa dimension collective et sa complexité historique et géopolitique, le raccordant, par une trame logique et passionnée, à l'histoire de sa planète et du sol qui le porte. Un roman monde, qui approche le "roman complet de l'histoire de hommes", ambition d'un des personnages.

Dans la lignée de son premier opus, "La théorie de l'information", le second roman de ce philosophe de formation affine le dispositif de ce qui pourrait être le roman du XXIe siècle : l'homme raconté au travers de ce qui le distingue du singe depuis les origines, la technique. Le chant de l'humain dans le murmure des machines. Un projet littéraire qui autorise la comparaison avec un aspect de l'oeuvre de Houellebecq, mais dont le positivisme, plus empathique, est nettement plus apte à dire la folle grandeur de l'histoire humaine sans la restreindre aux névroses individuelles.

"L'aménagement du territoire", Aurélien Bellanger, Gallimard, août 2014

Article paru le 31 août 2014 dans le Républicain Lorrain.

​http://www.republicain-lorrain.fr/actualite/2014/08/31/extension-du-domaine-territorial

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