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Le Fictionaute

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Chroniques littéraires, science-fiction et mauvais genres.

Laurent Ladouari "Cosplay"

Publié par Victor Montag sur 23 Décembre 2013, 13:15pm

HC 2013

 

Dans un futur assez proche, indéterminé, le monde a été dévasté il y a deux décennies par la terrible Guerre du Pacifique, Tokyo a été atomisé, des pays entiers rasés aux armes chimiques. A Paris, Capitale jamais nommée, les habitants privilégiés se souviennent vingt ans après des émeutes de la Commune, enfermés par un mur qui sépare la ville de la Zone. Internet et tous les réseaux informatiques ont été interdits pour avoir favorisé la révolte difficilement matée.

Parmi l'élite de la Capitale, on trouve les grands patrons. Zoran Adamas est l'un d'entre eux, mais il est né dans la Zone et les autres industriels détestent ce parvenu, qu'ils l'appellent le Gitan. Voilà justement que le milliardaire honni, patron du groupe Phénix, fait parler de lui : il vient de racheter 1T, une vieille entreprise spécialisée dans les microprocesseurs, en piteux état, et il compte lui appliquer sa méthode, le Cosplay.

Les employés de 1T sont invités trois jours durant à jouer à un jeu vidéo, une immersion dans un univers virtuel où chacun se cache derrière le masque d'un personnage légendaire, réel ou imaginaire. Le jeu est animé par les jeunes loups de Phénix, élèves formés à l'école de Non-Pareil qu'à fondé Adamas. Tout est possible dans le monde virtuel du Cosplay, dont on ne peut sortir que pour démissionner de 1T. Sous le couvert de l'anonymat, les employés se lâchent, et tous les petits secrets honteux de l'entreprise émergent, les salaires des dirigeants sont révélés, les magouilles éventés. Que peut-il bien sortir de cette pagaille? Adamas veut-il détruire 1T? Pourquoi alors l'avoir rachetée? Katie Duma, une jeune thésarde, arrive avec le Cosplay pour un entretien d'embauche. Un incroyable destin l'attend dans le Cosplay.

Le récit de Laurent Ladouari intrigue au premier abord, se lit comme un roman d'aventure, mais laisse une impression mitigée lorsque se tourne la dernière page. Il a l'ambition et le défaut des premières œuvres : l'auteur court trop de lièvres à la fois.

Celui de l'anticipation qui sert de toile de fond, à peine esquissée, laisse le monde dans un flou dommageable et le lecteur en peine de le recontruire. Le roman, sous-titré "Première volution", appelle une suite qui peut-être exploitera et précisera un contexte dont l'intrigue de ce premier tome aurait très bien pu se passer.

Le lièvre des références, à la fois classiques et à tendance geek, est plutôt déroutant. Le Cosplay, dans la réalité, est un loisir adolescent contemporain qui consiste à se réunir vêtus des costumes de héros de BD ou de dessins animés. Dans le roman, les joueurs manipulent des avatars costumés et masqués dans une réalité virtuelle. La référence au Cosplay est ici abusive et le jeu imposé aux employés de 1T tout ce qu'il y a de plus classique, une sorte de Second Life sur intranet corporate. Les personnages des avatars sont mieux choisis : la confrontation de Athos, Robespierre, Cléopâtre, Che Guevara, Zorro, Sherlock Holmes, Gandhi, Savonarole, la Fée Morgane et Cincinnatus est d'autant plus amusante que le lecteur ignore jusqu'à la fin qui ils sont en réalité, à part l'héroïne Katie Duma.

L'aspect le plus gênant est ailleurs. En s'intéressant avant tout au petit monde de l'entreprise, Laurent Ladouari nous en dresse un portrait qui oscille entre poujadisme (les dirigeants sont corrompus et incompétents) et populisme naïf (les petits employés sont des génies ignorés qui attendent qu'on leur donne leur chance). Paradoxalement, la description du monde de l'industrie en général et de Phénix en particulier participe d'une sorte d'éloge du capitalisme libéral, où l'on confond allègrement la science, la technologie et ceux qui font de l'argent avec. Les clins d'œil à Hobbes et Wittgenstein n'aident pas à clarifier le propos, caricatural à souhait. La conclusion du roman rajoute enfin une couche de déception, avec un final au mieux improbable, au pire totalement délirant, qui représente le monde de la recherche avec plus de futilité qu'une serie télévisée.

On mettra pourtant au crédit du roman une veine feuilletonesque assumée qui rend hommage à Alexandre Dumas, un sens indéniable de la construction et une habileté à conduire le lecteur. L'épilogue et le document de présentation de l'éditeur accompagnant le service de presse font de nouvelles promesses de mystères et d'aventures qu'on espère aussi efficaces, mais dont on redoute l'outrance.

Si la lecture d'une histoire bien racontée suffit à vous satisfaire, "Cosplay" devrait vraiment vous plaire. Mais si vous ne parvenez pas à éteindre votre sens critique et que penser le monde vous est une affaire sérieuse, le plaisir sera gâché par les défauts énumérés. Donnerez-vous une seconde chance à l'auteur de donner de la profondeur, de la cohérence et un peu de maturité à son univers avec le second volume à venir ? Je n'ai pas encore tranché...

 

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